Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les Ă©mergences du prĂ©sent en fictions du futur. Jây partage ma veille et mes rĂ©flexions sur lâĂ©volution de nos modes de vie. Nous sommes dĂ©sormais 10 044 Ă imaginer les futurs ici (đ). Un immense merci aux lecteurs de la premiĂšre heure, aux nouveaux qui arrivent tout juste, Ă ceux qui sont partis et puis qui reviennent !
8 ans de newsletter : ce qui a changé et ce que ça pose comme questions pour demain
Il y a quelques jours, en ouvrant Substack, jâai dĂ©couvert que Futur(s) venait de franchir le cap des 10 000 abonnĂ©s.
Pour fĂȘter ces 10 000 lecteurs, jâai eu envie de faire un petit pas de cĂŽtĂ© introspectif : regarder comment cette newsletter a Ă©voluĂ© en huit ans, ce que lâIA y a changĂ©, et - on ne se refait pas - ce que tout cela dessine comme futurs pour cette publication, mais aussi pour sa lecture.
Car ce cap, je lâai accueilli avec des sentiments mĂȘlĂ©s.
Pendant longtemps, ce chiffre a été mon horizon. Je me souviens que le cap des 1 000 avait vraiment compté pour moi. Chaque nouvel abonné était une petite victoire pour mon ego et une récompense pour le temps investi dans cette publication.
Et pourtant, le cap des 10 000 ne sâaccompagne pas du sentiment dâaccomplissement que jâattendais.
Je le sens depuis plusieurs mois sans avoir pris le temps dây rĂ©flĂ©chir plus que ça : jâai par exemple retirĂ© le bouton dâinscription de mes Ă©ditions. Substack mâa pourtant prĂ©venue, plusieurs fois, que câĂ©tait une mauvaise idĂ©e pour ma croissance. Mais je nâavais plus envie.
Car au fond, que vaut ce chiffre en 2026 ?
Sur ces 10 000 personnes, combien me lisent vraiment, dans un monde oĂč chaque boĂźte mail dĂ©borde ? Combien confient la lecture Ă un assistant qui en tire trois lignes sans saveur ? Et combien, plus vertigineux encore, se servent de ces textes pour apprendre Ă penser comme moi ? En publiant ces phrases sur Linkedin, jâai bien vu quâil y avait des lecteurs fidĂšles qui lisent tout jusquâau bout, et je vous en remercie !
Mais ces questions perdurent, et mâont amenĂ©e Ă une autre : pour qui est-ce que jâĂ©cris, dĂ©sormais ?
Il y a huit ans, quand jâai envoyĂ© la premiĂšre Ă©dition de ce qui sâappelait encore La Mutante, la rĂ©ponse Ă©tait Ă©vidente. Aujourdâhui, elle lâest beaucoup moins.
Pour comprendre ce qui a changé et imaginer la suite, il faut revenir huit ans en arriÚre.
Bonne lecture,
Noémie Aubron
Ce qui a changĂ© en 8 ans dans la publication dâune newsletter
(Et ce que ça nous dit du futur de la lecture de Futur(s))
1. La fin de lâeldorado
En 2018, on parlait avant tout de « crĂ©ation de contenu ». Jâai toujours trouvĂ© ce terme un peu triste. Il dit tout dâune Ă©poque : un contenu, câest ce quâon verse dans un contenant. Lâobjectif dâune publication Ă©tait de remplir une case. Publier rĂ©guliĂšrement suffisait presque Ă exister, parce que la raretĂ© Ă©tait du cĂŽtĂ© de la production. Ăcrire prenait du temps, et peu de gens le prenaient. Pour peu que lâon Ă©crive avec un peu dâoriginalitĂ©, ce nâĂ©tait pas compliquĂ© de sortir du lot.
La newsletter avait alors quelque chose dâun refuge. Pendant que les rĂ©seaux sociaux se transformaient en machines Ă capter lâattention, la boĂźte mail semblait Ă©pargnĂ©e. Un texte envoyĂ© arrivait sans intermĂ©diaire Ă son destinataire. CâĂ©tait une forme de correspondance moderne, un espace oĂč lâon pouvait prendre le temps de dĂ©velopper une idĂ©e. Un petit eldorado hors des algorithmes.
Huit ans plus tard, le paysage est méconnaissable.
Dâabord, le coĂ»t de production dâun texte correct est devenu proche de zĂ©ro. Nâimporte qui peut gĂ©nĂ©rer en quelques secondes une analyse honnĂȘte, bien structurĂ©e, sur Ă peu prĂšs nâimporte quel sujet.
Ensuite, lâeldorado sâest peuplĂ©. Chaque expert, chaque marque, chaque institution a dĂ©sormais sa newsletter. La boĂźte mail, autrefois refuge, est devenue un nouveau fil infini, quâon trie Ă la hĂąte le matin (moi la premiĂšre !)
Enfin, les algorithmes sont revenus par la fenĂȘtre. Substack lui-mĂȘme est devenu un rĂ©seau social, avec ses notes, ses recommandations croisĂ©es, son application, ses classements.
Dans ce monde-lĂ , occuper une case ne suffit plus. Il faut hausser le jeu : pas juste remplir de lâespace, mais dĂ©velopper un univers, apporter des idĂ©es neuves, les formuler avec justesse, travailler la forme et le fond avec intensitĂ© pour pouvoir exister.
Force est de constater que la prime va davantage aux bons marketeurs quâaux bons auteurs. Et pourtant, il y a un chemin tĂ©nu que jâentraperçois. Je pense par exemple Ă la publication dâAnouck, petit bijou Ă dĂ©couvrir dâurgence : une newsletter (une expĂ©rience ?) visuelle et sonore, qui porte un regard unique sur le monde et lâamĂšne au monde de maniĂšre tout Ă fait singuliĂšre.
2. De la crĂ©atrice de contenu Ă lâinfluenceuse :)
Prendre en compte ces Ă©volutions, cela a dâabord voulu dire changer dâangles.
Ecrire a toujours été une brique importante dans mon processus de travail : maintenir une discipline de veille et de structuration de mes analyses de maniÚre hebdomadaire, aboutir à un point de vue suffisamment nouveau et pertinent pour assumer de le publier.
Ă mes dĂ©buts, jâĂ©crivais souvent sur des thĂšmes que tout le monde suivait. CâĂ©tait utile, je crois, mais ce travail-lĂ , une IA le fait dĂ©sormais en quelques secondes, et souvent mieux rĂ©sumĂ© que moi. Il y a eu une autre Ă©volution en parallĂšle de lâarrivĂ©e de lâIA, câest lâessor de la prospective et du design fiction. Le sujet intĂ©resse et les lecteurs sont de plus en plus connaisseurs. Cela a impliquĂ© de sâextirper des lieux communs du futur et dâaller plus loin dans ce qui est proposĂ© ici.
Peu Ă peu, ma ligne Ă©ditoriale a donc Ă©voluĂ© vers quelque chose de nouveau : relier des signaux Ă©loignĂ©s, nommer des phĂ©nomĂšnes qui nâont pas encore de nom, construire des outils pour penser. La France solo, les Trente Turbulentes, les kits de rĂ©flexion des Ăvidences du futur : je ne commente plus tant le prĂ©sent que je fabrique des grilles de lectures pour le regarder autrement. Pour rĂ©sumer lâĂ©volution 2018-2026 avec beaucoup dâironie, voilĂ comment jâai abandonnĂ© les habits Ă©triquĂ©s de la crĂ©atrice de contenu pour revĂȘtir ceux de lâinfluenceuse :)
Hausser le jeu a aussi voulu dire changer de maniĂšre dâĂ©crire.
Pendant des annĂ©es, ma mĂ©thode Ă©tait artisanale, et franchement Ă©puisante. Tout passait par mes mains : la veille, la lecture, le plan, lâĂ©criture, la relecture, la mise en forme, la recherche dâimages. Chaque Ă©dition Ă©tait un petit chantier hebdomadaire, menĂ© en marge dâune activitĂ© de conseil bien remplie.
Aujourdâhui, câest toujours artisanal, mais cela me semble beaucoup plus fluide. Car, je dois lâavouer, lâIA a changĂ© ma maniĂšre de concevoir ces newsletters. Je sais le sujet Ă©pidermique et clivant, mais, travaillant en prospective, ne pas mettre le nez dedans serait une erreur professionnelle.
Je pars souvent dâun point de vue que je nâai pas eu le temps de creuser et qui me trotte dans la tĂȘte depuis longtemps. Jâengage alors un ping-pong avec Claude qui me permet dâaffiner mes idĂ©es et de trouver lâangle Ă©ditorial le plus pertinent (lĂ oĂč jâai le moins dâaisance). Lâoutil mâaide aussi Ă crĂ©er les visuels, Ă tester une structure, Ă reformuler. JâĂ©cris plus vite. Mais, et câest ce qui me surprend le plus, je nâĂ©cris pas moins. Le temps gagnĂ© sur la forme, je le rĂ©investis dans le fond. Jâai lâimpression de creuser davantage, dâaller plus loin dans chaque Ă©dition.
Mais si la machine mâaide Ă penser, elle apprend aussi, chaque jour, Ă penser comme moi. Et câest lĂ que tout se complique.
3. JusquâoĂč partager ?
Jâai toujours Ă©crit sans paywall, sans archives rĂ©servĂ©es, sans dâĂ©dition « pour les abonnĂ©s payants ». Tout est lĂ , en accĂšs libre, depuis huit ans. CâĂ©tait une Ă©vidence, et mon mantra professionnel : la prospective nâa de valeur que si elle circule.
Pourtant, jâai de plus en plus de doutes Ă ce sujet.
Parce que les lecteurs humains ne sont plus les seuls Ă lire. Chaque texte publiĂ© devient aussi une matiĂšre premiĂšre pour des systĂšmes qui apprennent de nos phrases, de nos raisonnements, de nos maniĂšres de relier les choses. Lâintelligence artificielle est avant tout un systĂšme dâexploitation de la connaissance humaine. Une intelligence nourrie de nous, mais qui nâest pas nous. Une intelligence inhumaine, pour reprendre le terme utilisĂ© par Hugo Duminil-Copin.
Autour de moi, de plus en plus de crĂ©ateurs font un choix radical : ils ferment leurs archives ou rĂ©servent leurs textes Ă ceux qui sâidentifient ou paient. Je comprends leur logique. Pourquoi offrir gratuitement Ă une machine (ou Ă un concurrent) ce qui fait la singularitĂ© de notre travail, pour quâelle puisse ensuite le reproduire sans nous ?
Et pourtant, je nâarrive pas (encore) Ă mây rĂ©soudre. Jâai lâimmense chance de pouvoir vivre de mon activitĂ© de conseil, jâestime donc avoir ce luxe de pouvoir partager. Mais cela me pose des questions de plus long-terme structurantes. Alors je cherche une ligne de crĂȘte, que je nâai pas encore trouvĂ©e.
Jâimagine (ou jâespĂšre !) Ă cet endroit une forme de âconvergence des luttesâ entre les auteurs, les artistes mais aussi les travailleurs de la connaissance dont je fais partie. Tous ceux qui continuent Ă nourrir cet acte de crĂ©ation et qui contribuent Ă lâapprentissage des modĂšles de maniĂšre totalement involontaire et gratuite. Version utopie : y-a-tâil un avenir pour les droits dâauteurs comme systĂšme de rĂ©munĂ©ration ?
4. Quatre futurs pour la lecture de Futur(s)
Au fond, pour rĂ©flĂ©chir Ă demain, la vraie question nâest peut-ĂȘtre pas ce que deviendra cette newsletter. Câest ce que deviendra lâacte de sa lecture. Comment lira-t-on demain ? Qui lira ? Et dans ce monde-lĂ , comment continuer Ă faire ce pour quoi jâĂ©cris : proposer des grilles de lecture neuves sur le monde, et aider chacun Ă muscler sa pensĂ©e prospective ?
Face Ă une question que je ne sais pas trancher, je fais ce que je fais toujours avec les organisations que jâaccompagne : je croise les incertitudes pour dessiner des futurs possibles.
PremiĂšre incertitude : lirons-nous encore nous-mĂȘmes, ou dĂ©lĂ©guerons-nous la lecture Ă nos assistants ?
DeuxiĂšme incertitude : quâattendrons-nous dâune publication ? Quâelle nous donne des rĂ©ponses, vite et bien ? Ou quâelle nous aide Ă penser ?
CroisĂ©es, elles dessinent quatre futurs de la lecture. Et dans chacun, je dois rĂ©inventer ma maniĂšre dâĂ©crire.
1. La lecture par procuration (lecture déléguée, chercher des réponses)
Lundi matin, un directeur gĂ©nĂ©ral reçoit sa note hebdomadaire. Son agent a lu pour lui quarante newsletters, trois rapports et une centaine dâarticles, et nâen a retenu que lâessentiel en dix lignes. Futur(s) y figure, rĂ©duite Ă une phrase. Il ne saura jamais comment lâĂ©dition Ă©tait construite, quels exemples elle donnait, ni ce quâelle laissait en suspens.
Ce que ça implique pour moi ? Ecrire des idées qui peuvent se résumer. Des concepts assez forts pour traverser la compression : un mot qui nomme un phénomÚne, une grille qui tient en une phrase.
2. La lecture dialoguée (lecture déléguée, chercher à penser)
Une lectrice lit lâĂ©dition en dialoguant avec elle. La publication devient une interface de conversation. La lectrice demande Ă lâĂ©dition dâappliquer la grille de lecture Ă son entreprise, de lui trouver des contre-exemples, de lui proposer le scĂ©nario que je nâai pas Ă©crit. Le texte nâest plus une fin ; câest le dĂ©but dâune conversation entre elle et sa machine.
Ce que ça implique pour moi ? Je ne livre plus une pensée achevée, mais un terrain de jeu pour la pensée des autres.
3. La lecture éclair (lecture directe, chercher des réponses)
Entre deux rĂ©unions, sur le quai dâune gare, on ouvre lâĂ©dition sur son tĂ©lĂ©phone. On a trois minutes. On attrape une image, une formule, une idĂ©e, et on passe Ă autre chose. On lit encore soi-mĂȘme, mais par fragments.
Ce que ça implique pour moi ? Le plus linĂ©aire par rapport Ă aujourdâhui jâimagine. Cela implique nĂ©anmoins de condenser sans appauvrir. La pensĂ©e prospective doit tenir dans un instant, et laisser une trace qui travaille plus tard.
4. La lecture expérience (lecture directe, chercher à penser)
Un jeudi, lâĂ©dition nâarrive pas sous la forme dâun texte, mais dâune expĂ©rience. Dedans, un futur de 2040 Ă explorer : on y dĂ©couvre des objets, on Ă©coute la voix dâun habitant, on parcourt les piĂšces dâun logement, on fait un choix et lâon en voit les consĂ©quences. Parfois lâexpĂ©rience sort mĂȘme de lâĂ©cran : un objet reçu par la poste, un atelier Ă vivre dans le rĂ©el. Dans un monde saturĂ© de mots, ce nâest plus le texte qui retient lâattention, mais ce que lâon vit.
Ce que ça implique pour moi ? Le design fiction au cĆur de Futur(s), et non plus son illustration.
Ces quatre futurs coexisteront sans doute, et certains dâentre vous vivent dĂ©jĂ dans lâun ou lâautre. Câest ce que jâaimerais savoir : dans lequel ĂȘtes-vous dĂ©jĂ ? Ou dans lequel aimeriez-vous ĂȘtre ?
Dites-moi dans le petit module de sondage, ou mieux encore, en commentaire !
// Ouverture
Alors, pour qui est-ce que jâĂ©cris aujourdâhui ? Peut-ĂȘtre pour celles et ceux qui rĂ©pondent ou entament une conversation ici, ou ailleurs avec dâautres.
Câest le nouvel indicateur de suivi que je teste pour cette publication : au-delĂ du nombre dâabonnĂ©s ou des taux dâouverture (so 2020 !), je cherche Ă capter ce que mes publications crĂ©ent dans le rĂ©el. Un commentaire, une discussion, un dĂ©saccord, des liens, des dĂ©buts de rĂ©flexion⊠Moins sexy Ă communiquer, mais plus juste pour notre Ă©poque, me semble-t-ilâŠ
NâhĂ©sitez pas dâailleurs Ă rĂ©agir Ă cette Ă©dition si vous avez des conseils ou des rĂ©actions, cela me sera prĂ©cieux !
Pour finirâŠ
Nous rouvrons une session en mars prochain à Paris de la formation prospective et design fiction. Celle de septembre était trop bien !
Si vous avez aimĂ© cette Ă©dition, vous pouvez laisser un đ pour mâencourager et la partager autour de vous pour la faire connaĂźtre.
Si vous souhaitez en savoir plus sur mon mĂ©tier, câest par ici





MĂȘme si parmi les 4, je choisis lecture expĂ©rience qui me semble le plus acceptable, j'aurais aimĂ© pouvoir cocher "lecture ralentissement reconnexion". Dans ce monde qui va trop vite j'adore prendre le temps de lire Futurs du dĂ©but a la fin et en prenant le temps. Et parfois ca vient nourrir les conversations rĂ©elles avec de vĂ©ritables amis humains. Est ce que cette simplicitĂ© n'aura pas plus de valeur demain dans ce monde que beaucoup voient Ă©voluer avec circonspection ?
merci pour le partage et clarté - pour le présent et les futurs possibles - JS