Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les émergences du présent en fictions du futur. J’y partage ma veille et mes réflexions sur l’évolution de nos modes de vie. Nous sommes désormais 9 950 à imaginer les futurs ici.
Evidences du futur : kit de réflexion
Après les précédentes éditions consacrées à la grande transmission, et la France solo, voici une troisième évidence du futur : la “grande divergence entre les genres”.
On a beaucoup parlé de dénatalité ces derniers mois, et cherché ses causes du côté du logement, du coût de la vie ou de l'écoanxiété. Un phénomène est pourtant resté en-dessous des radars en France : le fossé qui se creuse entre femmes et hommes des plus jeunes générations. Nous avons hérité d'une lecture des générations comme blocs idéologiques relativement homogènes. Or ce qui se dessine depuis le milieu des années 2010 est d'un autre ordre : une divergence politique majeure à l'intérieur d'une même classe d'âge, entre femmes et hommes, observable à l’échelle mondiale.
Le phénomène est déjà là, bien installé. Ses conséquences en revanche restent floues et indéterminées. Cette édition n’est pas une étude, mais un premier défrichage d’un sujet complexe. J’en ressors avec plus de questions qu’au départ, et la conviction que l’évidence est ici d’entretenir les ponts entre femmes et hommes au sein de cette génération et peut-être des suivantes.
J’en profite pour dérouler une grille de lecture outillée : un petit kit de réflexion, transposable aux autres évidences du futur que vous croiserez.
Bonne lecture,
Noémie Aubron
La grande divergence entre les genres
1. Cadrer
Poser le phénomène avec la donnée dont on dispose
Les hommes et les femmes ne voient plus le monde de la même manière, au moins dans les générations les plus jeunes.
Aux États-Unis, les données Gallup 2024 placent les femmes de 18 à 30 ans 30 points plus à gauche que les hommes du même âge (analyse de ces données par John Burn-Murdoch dans le Financial Times). En Allemagne, l’écart est identique. Au Royaume-Uni, il est de 25 points. Cette génération connait “la grande divergence de genre”.
Cette tendance s’observe, certes dans des proportions différentes, dans la plupart des grandes économies, dont la France.
L’étude du CEPREMAP publiée en 2025 documente le même mouvement : les jeunes femmes adoptent des positions plus progressistes sur l’immigration, les minorités et l’égalité, pendant que les jeunes hommes glissent vers des positions plus conservatrices. Les auteurs vont plus loin que le constat d’opinion : l’ouverture à la différence et l’altruisme progressent chez les unes et reculent chez les autres. C’est une question de valeurs et de rapport au monde. Et derrière les valeurs, deux trajectoires de vie : une satisfaction qui baisse chez les jeunes femmes, une défiance envers autrui qui monte chez les jeunes hommes.
Qu’est-ce qui, dans ce phénomène, est déjà verrouillé ? Qu’est-ce qui peut encore être influencé ? Et surtout : qu’est-ce que ça implique concrètement, dans dix ou quinze ans, dans une entreprise, une école, un logement, une équipe ?
🔎 La Corée du Sud, en avance de phase
Outside the west, there are even more stark divisions. In South Korea there is now a yawning chasm between young men and women, and it’s a similar situation in China. In Africa, Tunisia shows the same pattern. Notably, in every country this dramatic split is either exclusive to the younger generation or far more pronounced there than among men and women in their thirties and upwards. The #MeToo movement was the key trigger, giving rise to fiercely feminist values among young women who felt empowered to speak out against long-running injustices. […] The country’s 2022 presidential election, while older men and women voted in lockstep, young men swung heavily behind the right-wing People Power party, and young women backed the liberal Democratic party in almost equal and opposite numbers. Korea’s is an extreme situation, but it serves as a warning to other countries of what can happen when young men and women part ways. Its society is riven in two. Its marriage rate has plummeted, and birth rate has fallen precipitously, dropping to 0.78 births per woman in 2022, the lowest of any country in the world.
(Trad. En dehors de l’Occident, les divisions sont encore plus marquées. En Corée du Sud, il existe désormais un fossé béant entre les jeunes hommes et les jeunes femmes, et la situation est similaire en Chine. En Afrique, la Tunisie présente la même tendance. Il est à noter que, dans tous ces pays, cette fracture spectaculaire concerne exclusivement la jeune génération ou y est bien plus prononcée que chez les hommes et les femmes âgés de trente ans et plus. Le mouvement #MeToo a été le principal catalyseur, donnant naissance à des valeurs féministes farouches chez les jeunes femmes qui se sont senties habilitées à dénoncer des injustices de longue date. […] Lors de l’élection présidentielle de 2022, alors que les hommes et les femmes plus âgés votaient à l’unisson, les jeunes hommes se sont massivement ralliés au parti de droite People Power, tandis que les jeunes femmes ont soutenu le Parti démocrate libéral dans des proportions presque égales et opposées. La situation de la Corée est extrême, mais elle sert d’avertissement aux autres pays quant à ce qui peut arriver lorsque les jeunes hommes et les jeunes femmes prennent des chemins divergents. Sa société est divisée en deux. Son taux de mariage s’est effondré et son taux de natalité a chuté de manière vertigineuse, tombant à 0,78 naissance par femme en 2022, le plus bas de tous les pays du monde.)
2. Décomposer
Identifier les phénomènes sous-jacents
Derrière cette lecture des valeurs se cache d’autres écarts.
On peut penser à l’écart de diplôme, déjà entièrement constitué : en 2024, 85 % des femmes d'une génération obtiennent le baccalauréat contre 75 % des hommes, et 82 % poursuivent dans le supérieur contre 76 % des hommes, et 54 % des femmes de 25 à 34 ans détiennent un diplôme du supérieur contre 47 % des hommes, alors que l'écart n'est que d'un point chez les 55-64 ans. Mais la réussite scolaire des jeunes femmes ne se convertit pas en position : elles restent minoritaires dans les filières les mieux rémunérées, autour de 30 % en école d'ingénieurs, et concentrées à 84 % dans les formations paramédicales et sociales. Plus diplômées d'un côté, cantonnées de l'autre.
Un autre phénomène est celui de la différence dans l’engagement. “Alors que les jeunes femmes se sentent fortement concernées par un large éventail de questions, allant de l’environnement aux droits reproductifs, les jeunes hommes ne sont tout simplement pas aussi engagés. Dans le sondage de Cox, il n’y a pas un seul sujet majeur sur lequel les jeunes hommes soient plus engagés que les jeunes femmes. Plutôt que de se tourner vers la droite, les jeunes hommes se détournent complètement de la politique.”
Si l’on tire le fil de l’engagement, cette statistique m’avait marquée : 1 homme sur 3 aux Etats Unis ne travaille pas ou ne cherche pas de travail (dont étudiants et retraités, mais pas que). « Ce n’est pas seulement une question de retraite et d’éducation. […] Il y a des hommes qui disparaissent tout simplement de la surface de la Terre. Ils ne s’occupent pas de leurs enfants. Ils ne sont pas à l’école. Ils ne font pas partie de la population active », a déclaré Betsey Stevenson, professeure d’économie à l’université du Michigan. « D’une manière générale, quand on examine la situation des hommes, on constate qu’ils sont confrontés à des défis qui laissent trop d’entre eux en marge.“
Les dynamiques entre chacun de ces phénomènes seraient à documenter pour bien comprendre la systémie qui s’y joue. Néanmoins, on perçoit que cette divergence politique est multifactorielle et touche à des enjeux plus profonds d’identité, de réussite, de conditions de vie,…
🔎 Les difficultés scolaires chez les garçons (UK)
"If male underachievement is not tackled, it seems certain that we will store up further societal problems for the future – including, arguably, the risk of under-educated men veering towards the political extremes. If, in contrast, the problems are gripped, then there are likely to be beneficial outcomes for social justice, young men’s satisfaction with their own lives and national economic growth, with no obvious downsides.
(Trad. Si l’on ne s’attaque pas au problème de la sous-performance [scolaire] des garçons, il semble certain que nous accumulerons d’autres problèmes sociétaux pour l’avenir – y compris, sans doute, le risque que des hommes peu instruits se tournent vers les extrêmes politiques. Si, au contraire, ces problèmes sont pris à bras-le-corps, cela devrait avoir des retombées positives sur la justice sociale, la satisfaction des jeunes hommes vis-à-vis de leur propre vie et la croissance économique nationale, sans inconvénients évidents.)
3. Dézoomer
Relier le phénomène aux dynamiques qu'il percute et qui le percutent
Si l’on prend un pas de recul, la divergence entre les genres n'est pas un objet isolé mais un nœud relié à d’autres dynamiques. Elle touche évidemment le marché matrimonial, et pour l’instant d’une manière assez contre-intuitive aux Etats-Unis : la raréfaction des hommes diplômés n'a pas pénalisé les femmes diplômées, qui épousent désormais des hommes sans diplôme mais à hauts revenus, et a déplacé le déséquilibre vers les femmes non diplômées, dont les taux de mariage reculent.
On peut se demander si au-delà du sujet des diplômes, le clivage politique sera surmonté dans les couples, voire facteur de mitigation de ces différences. Ou bien il pourra faire évoluer la notion même de couples de relations amoureuses, ou de familles (par exemple, les co-parents platoniques 👀 )
La grande divergence de genre connecte aussi avec le travail, la natalité évidemment, la vie solo, le logement... Elle n'est pas la cause de tout, elle est le lieu où plusieurs tensions se croisent.
4. Focaliser
Chercher les variables structurantes
Ici, on cherche à isoler ce qu’on n’arrive pas à trancher aujourd’hui et dont la valeur future est pourtant déterminante. J’ai repéré en particulier deux inconnues inspirantes.
Le désaccord deviendra-t-il de l’hostilité ?
Diverger n’est pas se détester. On peut ne pas voter pareil, ne pas hiérarchiser les mêmes problèmes, et continuer à vivre, travailler et faire des enfants ensemble. Ce que les politistes appellent polarisation affective est autre chose : le moment où l’autre camp cesse d’être en désaccord pour devenir hostile.
La Corée du Sud montre une possible étape d’après : un clivage électoral puissant, un taux de mariage effondré et une fécondité tombée à 0,78 enfant par femme en 2022, la plus basse du monde. La France, elle, semble être pour l’instant du côté du désaccord vivable : l’écart de valeurs y est net, mais il ne se traduit pas aussi radicalement dans les urnes. Les femmes ont d’ailleurs autant contribué que les hommes au score du Rassemblement national en 2024. Mais demain ? L’issue reste très incertaine.
La mixité est-elle réorganisée, ou laissée à elle-même ?
Le couple, la classe, l’atelier créaient du frottement entre les sexes sans que personne ait à l’organiser. Si la cohabitation entre genres devenait non souhaitée, voire source de conflits, cette fonction de mixité cesserait d’être assurée par ces institutions traditionnelles.
D’où la seconde question : quelqu’un se charge-t-il délibérément de maintenir cette mixité (service public, entreprises, droit, marché ?) ou laisse-t-on faire ?
Une précision supplémentaire : nous ne saurons qu’aux alentours de 2035 si cette divergence de genre voyage avec cette génération ou s’éteint avec ce qui l’a produit, parce qu’il faut voir vieillir une cohorte pour démêler l’âge, la génération et l’époque.
5. Projeter
Envisager les futurs possibles en croisant nos deux inconnues
En mettant en tensions ces deux inconnues, quatre mondes émergent qui nous permettent d’envisager les futurs possibles de la cohabitation femmes/hommes autour du couple.
Scénario #1 - La sécession douce : l’hostilité s’installe, personne n’organise la mixité
Personne n’interdit rien, et pourtant les deux moitiés cessent de se croiser. L’appariement se fait d’abord sur les convictions, parce que c’est ce qui prédit le mieux la durée d’un couple. Le taux de mise en couple baisse, l’âge de la première union monte, et des formes non mixtes de vie commune s’installent durablement, des colocations féminines longue durée aux collectifs masculins. La parentalité se désolidarise du couple : on devient parent seul, ou à plusieurs, de moins en moins à deux. Signe que le monde a changé, l’expression « couple mixte » a cessé de désigner l’origine pour désigner la politique.
Imaginez en 2040… Une agence de médiation familiale lance une offre « fêtes de fin d’année », forfait trois séances, pour les familles dont les enfants adultes ne se parlent plus.
Scénario #2 - La diplomatie conjugale : l’hostilité s’installe, mais la mixité est prise en charge
Le désaccord est vif, et des couples continuent pourtant de se former. Ils le font comme on négocie une alliance, pas comme on fusionne. Ce qui était implicite devient explicite : ce dont on parle, ce qu’on transmet aux enfants, ce qu’on fait des désaccords. Le couple non cohabitant progresse, pour préserver l’union tout en gardant sa vision du monde. Une industrie apparaît, thérapeutique, juridique et conjugale, pour outiller ce qui se faisait autrefois sans y penser. C’est le scénario où le lien résiste le mieux.
Imaginez en 2040… Un contrat de vie commune type, diffusé par une association familiale, avec une clause d’éducation des enfants en cas de divergence de convictions.
Scénario #3 - Le tri tranquille : le désaccord reste vivable, personne n’organise la mixité
L’hostilité retombe, on cesse d’en parler, et les couples se reforment. Sauf qu’ils se reforment entre semblables : même diplôme, même milieu, même quartier, mêmes écrans. La paix des ménages est réelle, et elle est le produit d’une sélection plutôt que d’une réconciliation. Le frottement n’a pas été surmonté, il a été évité. C’est le scénario du faux calme.
Imaginez en 2040 : une plateforme de rencontre communique sur son taux de compatibilité record, 94 %, obtenu en ne proposant que des profils du même décile de revenu
Scénario #4 - Le nouveau contrat : le désaccord reste vivable, et la mixité est prise en charge
L’écart se réduit parce qu’il a été traité comme un sujet de politique publique, mais le couple ne revient pas à sa forme antérieure. Ce qui émerge est plus divers et plus explicite : unions égalitaires renégociées, couples non cohabitants durables, amitiés qui assument une fonction structurante, co-parentalités hors couple reconnues juridiquement. La mixité n’est plus le produit automatique de la vie commune, elle est devenue une pratique consciente, et elle se loge ailleurs que dans le seul foyer.
Imaginez en 2040… Le statut de co-parent sans lien conjugal entre en vigueur. En trois ans, il concerne 8 % des naissances.
Pour finir
Avis aux locaux de la Loire ou alentours !
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Entre histoire, industrie et perspectives d’avenir, cette rencontre sera l’occasion de prendre du recul, d’échanger et de nourrir sa réflexion aux côtés des acteurs qui font vivre notre territoire.
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Toujours un déclic d'avance Noémie.
une analyse trés intéressante. Merci