Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les Ă©mergences du prĂ©sent en fictions du futur. Jây partage ma veille et mes rĂ©flexions sur lâĂ©volution de nos modes de vie. Nous sommes dĂ©sormais 9 874 Ă imaginer les futurs ici.
Penser demain dans un présent qui brûle
AprĂšs lâĂ©tĂ© que nous venons de passer, je fais un constat dâĂ©chec : nos mĂ©thodes en prospective pour parler de ce qui va arriver ne produisent pas les bons effets.
Câest le paradoxe de notre Ă©poque. Nous vivons un quotidien dâincertitude et dâinstabilitĂ©, alors que sur le temps long, certains enjeux dessinent des directions trĂšs claires. Ces poches de certitude, nous les regardons mal. Câest probablement lĂ quâil faut commencer par se retrousser les manches.
Prenons les phĂ©nomĂšnes qui font consensus scientifique et qui vont nous arriver de maniĂšre quasi certaine : les Ă©vĂ©nements climatiques extrĂȘmes par exemple ou encore le vieillissement de la population. MĂȘme documentĂ©s, mĂȘme annoncĂ©s, ils se heurtent au dĂ©ni. Celles et ceux qui me lisent rĂ©guliĂšrement connaissent ce terme dâĂ©lĂ©phant noir : un phĂ©nomĂšne Ă©tabli par les experts, mais pour lequel les non-experts restent aveugles.
La prise de conscience nâest que la premiĂšre Ă©tape. La seconde, la plus importante, câest lâintĂ©gration des impacts dans sa propre sphĂšre de rĂ©alitĂ©, et elle est souvent inexistante. Construire une rĂ©ponse est plus difficile encore, parce que ces sujets sont systĂ©miques. Passer Ă lâoffensive suppose presque toujours une ingĂ©nierie nouvelle dâalliances : coopĂ©rer avec des acteurs en dehors de lâorganisation, parfois des concurrents ou la puissance publique. Et souvent, cela suppose de redĂ©finir ce qui crĂ©e de la valeur.
La série de rentrée : les évidences du futur
Dans cette newsletter, oĂč je partage chaque semaine ce que jâobserve Ă presque 10 000 abonnĂ©s, je vais consacrer les prochaines Ă©ditions Ă ces Ă©vidences du futur. Non pas pour ajouter de la certitude, mais pour y mettre un effort dâimagination plus intense.
Premier sujet, et pas le plus facile : la grande transmission qui se profile. Dans les prochaines annĂ©es, une gĂ©nĂ©ration va lĂ©guer Ă la suivante le plus gros patrimoine jamais transmis en France et dĂ©finir au passage les positions sociales futures. Jâai demandĂ© Ă six personnes dont jâapprĂ©cie le regard de nous donner de la profondeur de champ sur ce terrain inflammable. Merci Ă elles de sây lancer : le sujet est Ă©minemment politique, et il met nos valeurs en tension, autant sur le plan financier que moral.
Noémie Aubron
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Contactez-moi si vous ĂȘtes intĂ©ressĂ©s (noemie@circa2040.com). En cas de difficultĂ©s sur le financement, Ă©crivez-moi aussi :)La grande transmission
#1 Et si demain, on vivait de lâhĂ©ritage avant mĂȘme de lâavoir touchĂ© ?
JĂ©rĂ©my Lopes est analyste en tendances et prospective et fondateur de Corograf. Une structure qui aide les organisations Ă se saisir des tendances pour leurs prises de parole Ă©ditoriales et leurs stratĂ©gies futures (marketing, communication, business, innovation) Ă travers la constitution dâĂ©quipes sur-mesure. Il publie ses analyses et sa veille chaque semaine dans sa newsletter.
La Grande Transmission dĂ©placera prĂšs de 9 000 milliards dâeuros en quinze ans, au point que certains parlent dĂ©jĂ dâune gĂ©rontocratie patrimoniale.
PhĂ©nomĂšne auquel il faut ajouter celui de lâallongement de la vie. ConsĂ©quence ? LâhĂ©ritage arrive de plus en plus tard (50-60 ans en moyenne) Ă un Ăąge oĂč la plupart des projets de vie sont dĂ©jĂ financĂ©s. Le capital se transmet donc au moment oĂč les trajectoires individuelles sont stabilisĂ©es, loin de la jeunesse qui en aurait le plus besoin (notamment en matiĂšre dâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ©).
Face Ă ce dĂ©calage, un procĂ©dĂ© se met en place discrĂštement : lâhĂ©ritage anticipĂ©. Les familles aisĂ©es avancent le transfert par des donations prĂ©coces, calĂ©es sur le bac ou le premier logement, quand dâautres nâont quâune espĂ©rance lointaine et incertaine. Peu Ă peu, la probabilitĂ© dâhĂ©riter pourrait donc devenir une information qui oriente les dĂ©cisions prĂ©sentes : accĂ©der au crĂ©dit, choisir un mĂ©tier plus risquĂ©, sâinstaller dans une mĂ©tropole tendue. Nous commencerions Ă vivre sur une valeur projetĂ©e, une richesse encore non advenue, comme un marchĂ© pariant sur un prix futur.
Cette bascule redistribuerait les cartes selon une ligne nouvelle, celle qui sĂ©pare ceux dont lâavenir patrimonial est calculable de ceux dont il reste flou. Les premiers pourraient emprunter, entreprendre et se projeter sur la foi dâun hĂ©ritage Ă venir. Les seconds resteraient assignĂ©s Ă leur seul revenu du travail, dans un pays oĂč dix pour cent des mĂ©nages captent dĂ©jĂ la moitiĂ© du patrimoine. LâespĂ©rance dâhĂ©ritage fonctionnerait alors comme une monnaie parallĂšle, distribuĂ©e Ă la naissance et jamais tout Ă fait Ă©gale.
DemainâŠ
Imaginez en 2040 le « crĂ©dit successoral », un prĂȘt bancaire adossĂ© Ă votre probabilitĂ© dâhĂ©ritage, calculĂ©e dĂšs la majoritĂ© Ă partir de lâĂąge, du patrimoine et de lâespĂ©rance de vie de vos parents, et remboursable le jour de la succession.
#2 Et si demain, hĂ©ritage nâĂ©tait plus synonyme de transmission ?
Cyriaque Foucart est le fondateur de The Signal Strategist, startup qui développe des solutions de valorisation de la veille stratégique dans les processus de décision. Il est par ailleurs l'auteur de la newsletter A l'Aube du Futur, dans laquelle il analyse chaque jour trois signaux faibles qui aident à comprendre le futur.
Pourquoi sâatteler Ă faire fructifier un patrimoine financier hĂ©ritĂ© dont on nâa pas besoin, et qui ne repose sur aucun ancrage Ă©motionnel ? Avant dâĂȘtre un transfert de richesse financiĂšre, lâhĂ©ritage est une pratique profondĂ©ment sentimentale. Du cĂŽtĂ© du donneur, il sâagit de transmettre les fruits de son travail Ă sa descendance et de lui permettre dâen profiter. Pour le receveur, il sâagit de faire honneur Ă lâhĂ©ritage â financier, mais aussi moral et culturel â dâun parent en lâutilisant pour construire sa vie â et lâhĂ©ritage qui sera transmis Ă sa propre descendance.
Cette construction sociĂ©tale est remise en question Ă plusieurs niveaux. Si lâhĂ©ritage provient dâun capital accumulĂ© depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations, constituĂ© Ă partir de la richesse dâancĂȘtres que lâhĂ©ritier nâa pas ou peu connus plutĂŽt que du travail de la gĂ©nĂ©ration qui le prĂ©cĂšde, sa dimension financiĂšre est intacte mais son poids Ă©motionnel est moindre. HĂ©riter de la sorte nâimplique en effet plus de faire honneur Ă la mĂ©moire de personnes qui furent clĂ© dans notre construction en tant quâadulte.
Cette situation est renforcĂ©e par le vieillissement des hĂ©ritiers : les biens et la richesse reçus Ă la cinquantaine nâont quâun rĂŽle mineur dans la constitution du patrimoine quâils transmettront Ă leurs enfants, dĂ©jĂ construit par 30 annĂ©es de vie professionnelle. Un facteur qui rĂ©duit de fait le sens de responsabilitĂ© quâun hĂ©ritier peut ressentir vis-Ă -vis de ses enfants â si tant est quâil en ait.
Cette nouvelle structure morale questionne sur deux forces centrales dans notre histoire rĂ©cente : le rapport au risque et lâindividualisme.
DemainâŠ
Imaginez en 2040, recevoir une somme dâargent qui nâest pas perçue comme nĂ©cessaire pourrait en effet ĂȘtre perçu comme une opportunitĂ© de faire quitte ou double : accepter une perte potentiellement importante pour se donner la chance de changer radicalement sa situation financiĂšre.
Cette logique est dĂ©jĂ adoptĂ©e par un autre groupe qui nâa rien Ă perdre : les personnes les plus pauvres. 42% des Français qui possĂšdent des bitcoins sont issus de mĂ©nages gagnant moins de 30 000 euros par an. Un niveau de revenu oĂč la perspective de gains importants surpasse largement la perte dâun capital dâorigine perçu comme marginal.
Imaginez en 2040, moins dâenfants, un hĂ©ritage dĂ©sincarnĂ© et une augmentation probable des dĂ©penses liĂ©es au vieillissement ; autant de facteurs qui indiquent que lâhĂ©ritage pourrait devenir une ressource que lâon dĂ©pense plutĂŽt quâun capital que lâon investit. Un comportement qui nous permettrait de regarder encore plus loin : et si, aprĂšs la Grande transmission, nous faisions face Ă un assĂšchement durable de lâhĂ©ritage ?
#3 Et si demain on inventait le métier de Financial Nanny ou Médiateur Matrimonial et Patrimonial (MMP) ?
Patrick Kervern est le fondateur de Second Act, premier cabinet de coaching en transition pro et perso et de Umanz, premier magazine de sens, spĂ©cialisĂ© dans la dĂ©tection de nouvelles tendances et lâĂ©mergence de nouvelles ruptures en Ă©conomie, en technologie et au travail. Il anime par ailleurs en entreprise des keynotes et ateliers sur les Soft Skills ĂlĂ©gants (Audace, CuriositĂ©, Courage managerial, Esprit du dĂ©butant et Art de la conversation.)
Ces vingt derniĂšres annĂ©es, le mot conflictualitĂ© est sur toutes les bouches explique lâInstitut Philanthropique dâIntentions OpenAnthropic 2039). Lâargent est devenu la seule valeur en hausse depuis 2026 (Source WSJ).
DemainâŠ
Imaginez, en 2040, la premiĂšre consĂ©quence est que la conflictualitĂ© liĂ©e Ă lâargent a mĂȘme dĂ©passĂ© la conflictualitĂ© politique dans les familles, elle figure dĂ©sormais loin devant la conflictualitĂ© au travail. En France, le cĂ©lĂšbre massacre de la famille Bollencourt perpĂ©trĂ© en avril 2037 par un enfant de troisiĂšme lit, a prĂ©cipitĂ© la mise en place dâun tout nouveau mĂ©tier et dâune toute nouvelle expertise hybride.
Nous sommes le 3 septembre 2040 des reprĂ©sentants du Conseil SupĂ©rieur Notarial, de la FBF, de la CNGP (Conseil National en Gestion de Patrimoine), de la Caisse des dĂ©pĂŽts et de lâIfomene ont inaugurĂ© en grande pompe Ă Saclay la premiĂšre promotion de lâĂ©cole de MMP, les MĂ©diateurs Matrimoniaux et Patrimoniaux ou Financial Nannyâs comme on les appelle dans le monde Anglo-Saxon.
Ces mĂ©diateurs de haute-volĂ©e seront, au cours dâun cursus de 5 ans, formĂ©s Ă lâingĂ©nierie patrimoniale et fiscale et Ă lâinnovation financiĂšre mais aussi Ă la mĂ©diation, la nĂ©gociation militaire de type FIPO, lâarbitrage et les techniques avancĂ©es de thĂ©rapies de couples et familiales.
Les futurs diplĂŽmĂ©s de MMP Sup auront pour but de lisser les tensions familiales issues des hĂ©ritages des familles recomposĂ©es ainsi que des tardives (et explosives) ârecompositions grisesâ, lisser les pĂ©riodes de de dĂ©-cohabitation, structurer les produits financiers de demain et, ajoute AndrĂ© Quitable, le directeur de lâĂ©cole, flĂ©cher lâargent vers les supports (SLD) : Souverains Locaux et Durables et le Plan Epargne Reconversion (PER) lancĂ© en 2026 et destinĂ© Ă financer les reconversions en quart de vie.
#4 Et si demain il fallait apprendre pour hériter ?
CĂ©cile Poignant accompagne des entreprises et des individus (Ă©tudiants en master dâĂ©coles dâart et de business) Ă mieux imaginer demain. SpĂ©cialiste des modes de vie contemporains, elle Ă©tudie avec passion lâĂ©volution des tendances socioculturelles en scrutant les signaux prĂ©curseurs qui annoncent les grandes mutations. CĂ©cile rĂ©alise des Ă©tudes stratĂ©giques pour des marques internationales dans de nombreux domaines : design, alimentation, beautĂ©, cultureâŠ
En France, lâargent se reçoit essentiellement par la naissance. LâhĂ©ritage reprĂ©sente 60 % du patrimoine total et les 50 % les plus pauvres dĂ©tiennent moins de 5 % des richesses, le mouvement social se fige. Les lignĂ©es riches sâenrichissent de plus en plus et de plus en plus vite.
Alors une idĂ©e Ă©merge : et si hĂ©riter nâĂ©tait plus un dĂ» automatique mais quâil fallait acquĂ©rir des connaissances avant de pouvoir en bĂ©nĂ©ficier ? Et si lâaccĂšs au patrimoine exigeait un prĂ©requis culturel ? Le principe est simple : avant de toucher une succession importante, lâhĂ©ritier doit passer un permis : une Ă©preuve de connaissances et la soutenance dâun projet.
Il doit connaĂźtre lâhistoire du bien ou de lâargent quâil reçoit. DâoĂč vient cette maison, ce tableau, cette terre, cette entreprise ? Quelle est la mĂ©moire qui lâaccompagne ? Il doit aussi prĂ©senter un projet : que va-t-il faire de cet hĂ©ritage ? Le conserver, le transformer, le partager ? Cela rĂ©introduit du sens et une responsabilitĂ© individuelle et collective. Un jury composĂ© dâun notaire, dâun Ă©lu local et de deux citoyens tirĂ©s au sort valide ou non la transmission.
Ce permis incite Ă ralentir : il oblige Ă dialoguer avec sa famille, avec les objets et les lieux. On doit dâabord sâinterroger, avant de possĂ©der. Câest aussi un travail psychologique Ă effectuer sur les lignĂ©es familiales pour avoir une conscience plus globale. La transmission devient un acte responsable, pas seulement un automatisme et, lâhĂ©ritier devient un dĂ©positaire et pas juste un propriĂ©taire.
DemainâŠ
Imaginez en 2040, « Legacy Lab ». Un cabinet de services qui accompagne les hĂ©ritiers dans la prĂ©paration du permis culturel. Ce cabinet organise les entretiens entre gĂ©nĂ©rations, enregistre les rĂ©cits des aĂźnĂ©s, aide Ă la rĂ©daction du projet patrimonial futur. Un des buts est de produire une « notice de transmission » : un document complet qui raconte lâhistoire du bien, ses usages passĂ©s, ses diffĂ©rents hĂ©ritiers successifs et les engagements futurs quâil faudra tenir.
Des nouveaux mĂ©tiers hybrides dâaccompagnement deviennent nĂ©cessaires :
Architecte patrimonial : un expert à la croisée du droit, de la psychologie et de la médiation, il désamorce les tensions familiales.
Curateur de mémoire et transmission : il orchestre les entretiens intergénérationnels, recueille les récits des aßnés et conçoit la « notice de transmission »
Chroniqueur archiviste du patrimoine vivant : spécialisé dans la narration, il plonge dans les archives, les mémoires orales et numériques pour rédiger le projet patrimonial.
#5 Et si demain, on supprimait lâhĂ©ritage pour rĂ©ellement mettre Ă lâabri les gĂ©nĂ©rations futures ?
Pauline Rochart accompagne les entreprises et les acteurs publics Ă penser les transitions de demain pour construire les stratĂ©gies adĂ©quates aux bouleversements sociaux, Ă©conomiques et culturels en cours. SpĂ©cialiste des mutations du travail et des territoires, elle est aussi lâautrice dâun essai remarquĂ© « Ceux qui reviennent » (2025, Payot).
LâhĂ©ritage : sujet inflammable. Les Français y sont trĂšs attachĂ©s et lâimpĂŽt sur les successions est le plus impopulaire (et le plus sur-estimĂ© ! dans les faits, le taux dâimposition effectif moyen est de 5%). Une large majoritĂ© de Français pensent quâil est juste de pouvoir « transmettre le fruit de son travail Ă ses enfants » pour les mettre Ă lâabri ». En rĂ©alitĂ©, les « enfants » hĂ©ritent de plus en plus tard (en moyenne autour de 60 ans !), lâon transmet de moins en moins les fruits de son travail mais bien du capital ; et les inĂ©galitĂ©s sâaccroissent (lâhĂ©ritage est beaucoup plus frĂ©quent chez ceux qui possĂšdent dĂ©jĂ beaucoup).
La jeunesse est-elle vraiment « mise Ă lâabri » dans ce systĂšme ?
A lâheure oĂč lâEtat social est affaibli et sous-financĂ©, oĂč les tensions sur le marchĂ© du logement sont si fortes (il nâa jamais Ă©tĂ© aussi difficile pour les jeunes dâaccĂ©der Ă la propriĂ©tĂ© â Ă moins, justement, de bĂ©nĂ©ficier dâune donation de papie-mamie !), oĂč la crise Ă©cologique nous expose Ă de nombreux risquesâŠNe serait-ce pas le moment de refondre radicalement lâEtat socialâŠen le finançant en partie grĂące Ă lâhĂ©ritage ?
Dâici 2040, 9 000 milliards dâeuros seront transmis par la gĂ©nĂ©ration des « baby-boomers », soit 3 fois le montant de la dette publique française !
DemainâŠ
Imaginez en 2040, la « cotisation post-mortem » comme lâappelait Durkheim. Au XIXĂšs, le sociologue proposait dĂ©jĂ cette idĂ©e rĂ©volutionnaire : supprimer lâhĂ©ritage pour un bĂątir un Ă©tat social plus juste. Pour lui, lâhĂ©ritage Ă©tait « un vestige de communisme familial » (je vous laisse apprĂ©cier la formule).
LâidĂ©e est simple : le patrimoine individuel du dĂ©funt nâest plus transmis directement aux enfants, mais mis en commun : il devient une ressource collective pour financer des droits sociaux universels (droit au logement, Ă un travail Ă©mancipateur, Ă une alimentation saineâŠ). On ne supprime pas la transmission de lâhĂ©ritage, on change sa destination.
A lâinstar de la sĂ©curitĂ© sociale, plusieurs caisses servent Ă soutenir et garantir des droits essentiels aux gĂ©nĂ©rations futures :
- « LâAbri » : la caisse qui garantit un accĂšs au logement Ă tous, finance la rĂ©habilitation du parc ancien...
- « Le Rivage » : la caisse qui nous prémunit contre les risques climatiques.
- « La Maßtrise » : celle qui garantit le droit à un travail émancipateur et la formation tout au long de la vie
- « La Source » : celle qui garantit un droit Ă un environnement habitable (biodiversitĂ©, eau, solsâŠ)
- « La PrĂ©sence » : celle qui enfin garantit le droit Ă vivre dignement, soutient les dispositifs dâaidanceâŠ
PlutĂŽt que de discuter du montant de lâimpĂŽt sur lâhĂ©ritage, voyons plus grand : grĂące Ă la « dotation patrimoine universelle », la « grande transmission » assure directement les « grandes transitions ».
#6 Et si demain, on héritait aussi de la vie numérique de nos parents ?
Laurent François est creative strategist, spĂ©cialiste des transformations sociales et culturelles liĂ©es aux rĂ©seaux sociaux et au numĂ©rique. Il est lâauteur de âCracker lâalgorithme - rĂ©enchanter les rĂ©seaux sociauxâ (LâAube). Il accompagne de nombreuses maisons de luxe et institutions dans leurs stratĂ©gies communautaires et crĂ©atives. Suivre sa newsletter En Vivance
La famille est de moins en moins uniquement gĂ©nĂ©alogique et de plus en plus un composite basĂ© sur des choix affinitaires, sensibles. Ă mesure que nos institutions solides se sont liquĂ©fiĂ©es au profit de synergies rhizomatiques, les individus ont pour certains investis du temps, du labeur et du patrimoine dans leur vie numĂ©rique. Des artistes ont Ă©mergĂ© grĂące Ă leurs comptes Instagram ; des projets associatifs sont nĂ©s de rencontres sur des forums de discussion ou mĂȘme des groupes Facebook ; des entreprises existent essentiellement Ă travers leurs comptes dans les rĂ©seaux sociaux ; sans parler des influenceurs grands et nanos pour qui publier est intimement liĂ©s Ă leurs revenus.
VĂ©ritable capital, ces dĂ©cennies dâactivitĂ©s numĂ©riques sont aujourdâhui laissĂ©es Ă lâabandon pour le commun des mortels. Les personnes de confiance Ă dĂ©signer sur les rĂ©seaux sociaux permettent surtout Ă nos proches dâannoncer un dĂ©cĂšs, mais pas vraiment Ă faire fructifier notre prĂ©sence numĂ©rique ou Ă le transmettre. Aujourdâhui pensĂ©e comme une phase de gestion de la disparition, demain elle pourrait ĂȘtre pensĂ©e comme un moment de transmission.
Moment de transmission pĂ©cuniaire dans le cas dâindividus qui ont construit leur vie professionnelle en ligne ; mais surtout moment de transmission culturelle, Ă©motionnelle, vers des ĂȘtres choisis. LâaccĂšs Ă nos sĂ©diments numĂ©riques permettrait de mieux comprendre les personnes aimĂ©es ou au contraire jamais rencontrĂ©es (dans le cas dâabandon Ă la naissance), notamment Ă travers lâexploration des contenus jamais diffusĂ©s en ligne ou gardĂ©s dans nos brouillons.
Il ne sâagirait pas de faire de nos descendants les gestionnaires de notre identitĂ© numĂ©rique mais de leur donner accĂšs Ă une mĂ©moire que nous avons externalisĂ©e Ă des ordinateurs ; lâhĂ©ritier numĂ©rique est dĂ©jĂ un sujet majeur dans le cas de cĂ©lĂ©britĂ©s (aprĂšs tout, elles ont Ă©tĂ© les premiĂšres Ă comprendre lâimportance dâobtenir des comptes vĂ©rifiĂ©s ou certifiĂ©s pour leurs enfants sur Instagram ou TikTok, maniĂšre dâasseoir des effets massifs de transmission dâabonnĂ©s de leur vivant vers leurs nepobabies) ; il est en revanche crucial de le dĂ©mocratiser au reste dâune population.
DemainâŠ
Imaginez en 2040, le statut dâhĂ©ritier numĂ©rique reçoit non seulement vos sĂ©diments numĂ©riques mais surtout une cartographie de cette mĂ©moire, organisĂ©e par vous Ă travers des outils basĂ©s sur lâIA, Ă travers desquels vous donnez accĂšs Ă certains dossiers tandis que dâautres resteront dans des coffre-forts un temps imparti et dĂ©fini par la loi. Le testament numĂ©rique ne servirait alors plus seulement Ă annoncer notre mort. Il permettrait de dĂ©cider, aprĂšs nous, ce qui de nous doit continuer Ă vivre.
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Si vous souhaitez en savoir plus sur mon mĂ©tier, câest par ici




Quel aéropage de luminaries. Merci Noémie pour l'opportunité. Ton intro est (terriblement) spot-on. Force de l'imagination !