Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les émergences du présent en fictions du futur. J’y partage ma veille et mes réflexions sur l’évolution de nos modes de vie. Nous sommes désormais 9 992 à imaginer les futurs ici.
Evidences du futur : atlas prospectif des sécurités
Dans une époque d’incertitudes comme la nôtre, le besoin de sécurité est plus saillant que jamais. Mais on se tromperait à le regarder avec nos lunettes des années 2020. La sécurité s’annonce comme une valeur structurante des décennies à venir, mais de manière protéiforme.
Car de nouvelles vulnérabilités apparaissent là où l'on se croyait à l'abri : dans sa propre tête, au bout du fil, chez soi, l'été, derrière son bureau, à l'arrière d'une voiture sans conducteur. Avec elles naissent de nouvelles peurs, plus diffuses que les anciennes : on ne craint plus seulement pour son corps ou ses biens, mais pour ses pensées, sa voix, son statut, son droit de rester là où l'on vit. Ces peurs font naître de nouveaux besoins de sécurités : des attentes encore floues, que personne ne porte vraiment.
La Sécurité sociale protège les individus face à certains risques sociaux, l’assurance protège les biens, l’armée protège la frontière. Mais qui est responsable de notre intimité mentale, de l’authenticité d’une voix, de la valeur d’un diplôme ? Reste alors à inventer les nouvelles protections : des règles, des objets, des institutions, dont cet atlas esquisse quelques formes.
Face à ces menaces, le premier réflexe est de chercher un refuge. On consulte les palmarès des villes encore vivables, on se replie sur sa famille, on se fie à son instinct plutôt qu’aux écrans. Mais le refuge individuel ne protège que ceux qui peuvent se l’offrir. Voilà une autre évidence du futur qui s’esquisse : dans une société où la valeur cardinale sera la sécurité multiforme, tout l’enjeu des prochaines années sera de construire des refuges communs, et c’est là que s’ouvre l’un des grands chantiers d’innovation sociale.
Plongeons dans ces nouvelles vulnérabilités, les sécurités qu’elles appellent, et les protections qu’il nous reste à imaginer.
Bonne lecture,
Noémie Aubron
Nouvelles vulnérabilités, nouvelles sécurités
1. Sécurité de l’intime
Le for intérieur en état de siège
Le cerveau devient une interface commerciale comme une autre. La Chine et les États-Unis se disputent le leadership des interfaces cerveau-machine. Pendant ce temps, 97 % des entreprises de neurotech grand public accèdent déjà aux données cérébrales de leurs clients, sans limite réelle ni cadre. Le marketing s’en sert pour mesurer l’attention et les réactions aux produits. L’ADN, lui, se revend : celui de 15 millions de clients de 23andMe a été mis aux enchères lors de la faillite de l’entreprise.
La peur qui naît est nouvelle : non plus qu’on nous vole quelque chose, mais qu’on lise en nous, et qu’on s’en serve pour nous influencer.
Premier rempart, le législateur se saisit du sujet. Le Montana protège les données neuronales avec la même loi que les données génétiques : cerveau et ADN relèvent d’une même intimité. La Chine a dû réglementer, en juillet 2026, la dépendance affective aux IA compagnons : selon une enquête menée en 2025 auprès de plus de 8 500 mineurs, plus d’un sur cinq déclarait ne vouloir parler qu’à une IA, et plus à de vraies personnes. Mais ces protections restent éparses.
Pensées, émotions, gènes : le for intérieur, notre dernier refuge, devient accessible et cessible.
Et si, demain, on ne se sentait plus en sécurité dans sa propre tête ?
Imaginez, demain… le vaccin anti-captations, remboursé par la sécurité sociale
Une protection prescrite dès l'adolescence, qui rend nos ondes cérébrales illisibles aux capteurs commerciaux, sans gêner les appareils médicaux.
2. Sécurité de la relation à distance
Qui est vraiment au bout du fil ?
La voix a cessé d’être une preuve. Quelques secondes d’audio suffisent à la cloner, intonation et respiration comprises, et les fraudes vocales contre les centres d’appels ont bondi de plus de 1 300 % en 2025. Une entreprise a viré 25 millions de dollars à l’issue d’une visioconférence où tous les participants étaient synthétiques. Même ceux à qui l’on délègue nous échappent : chez Meta, un agent IA a effacé la boîte mail de sa propre utilisatrice, malgré ses instructions contraires.
La peur change de visage : ce n’est plus l’inconnu qui inquiète, mais le familier, cette voix qu’on croit reconnaître.
Qui mieux que Sam Altman, patron d’OpenAI, pour vendre l’antidote au poison qu’il contribue à fabriquer ? Son autre entreprise, World, scanne l’iris des volontaires grâce à un « Orb » pour leur délivrer une preuve d’humanité numérique. Zoom l’intègre pour déjouer les deepfakes en visio, DocuSign pour s’assurer qu’un humain signe bien le document. Mais ce rempart est privé, et repose sur un sol fragile. Les fraudeurs savent déjà injecter de fausses images dans les caméras de vérification biométrique. Les équipes de World reconnaissent elles-mêmes que la reconnaissance faciale ne tiendra pas longtemps. Et l’ordinateur quantique, attendu dès 2029 selon Google, pourrait rendre lisibles des données chiffrées que l’on croyait protégées.
Voix, visages, informations : ce qui nous relie à distance peut désormais être imité, détourné, ou agir sans nous.
Et si, demain, on ne se sentait plus en sécurité en entendant la voix de son enfant au téléphone ?
Imaginez, demain… la signature à deux clés
Chacun désigne un proche de confiance : un parent, un ami, un voisin. Au-delà d’un certain montant, tout virement exige sa validation, comme toute procuration donnée à un agent IA ou tout changement de coordonnées bancaires. Si une voix clonée réclame de l’argent en urgence, elle doit convaincre deux personnes au lieu d’une. La confiance ne repose plus sur une preuve technique qu’on peut falsifier, mais sur un lien humain.
3. Sécurité de l’habitabilité
Le toit qui se dérobe
L’élu parisien Alexandre Florentin, qui a piloté la mission « Paris à 50 °C », parlait déjà de « sécurité climatique ». L’été 2026 a donné corps à l’expression. Plus de 30 000 habitants de 80 communes ont été privés d’eau au robinet, et plus de 220 000 personnes ont été déplacées dans le Sud-Ouest. Pour la philosophe Cynthia Fleury, la succession des vagues de chaleur révèle une « crise de l’habitabilité » : ce ne sont plus seulement des personnes qui sont menacées, mais des territoires entiers.
La peur s’installe à domicile : celle de ne plus pouvoir rester, ou de ne plus pouvoir partir.
Premier réflexe, chacun cherche son refuge. Les médias publient des palmarès des villes qui resteraient vivables, et le géographe Guillaume Faburel propose sept « territoires refuges » ruraux pour accueillir des urbains. Mais ces refuges ne protègent que ceux qui peuvent déménager. Les autres, pauvres, malades, aidants, travailleurs essentiels, restent dans des logements inadaptés. L’habitabilité est-elle une qualité naturelle de certains lieux, ou une relation entre un territoire et ses habitants, qui se construit ou se défait ?
Et si, demain, on ne se sentait plus en sécurité chez soi, l’été venu ?
Imaginez, demain… le jumelage climatique
Chaque commune est jumelée avec un territoire exposé à d’autres risques : la ville du Sud qui brûle l’été avec le village du Nord qui s’inonde l’hiver. Quand la catastrophe frappe l’une, l’autre ouvre ses maisons, ses gymnases et ses écoles. Un refuge réciproque plutôt qu’un exode.
4. Sécurité de l’ascension sociale
L’échelle aux barreaux cassés
L’échelle sociale casse par les deux bouts. En bas, la conjoncture avait déjà fragilisé l’entrée dans la vie active : plus de huit jeunes bac+5 sur dix jugent leur recherche d’emploi difficile. L’IA accélère le mouvement en absorbant les tâches qui servaient à apprendre le métier, si bien qu’on exige désormais de l’expérience pour des postes qui servaient à l’acquérir. Au milieu, les cols blancs découvrent ce que les ouvriers ont vécu dans les années 1980 : RH, paie, facturation sont dans la ligne de mire.
La peur du déclassement, longtemps réservée aux usines, gagne les bureaux. Et le diplôme, refuge historique des classes moyennes, ne suffit plus à s’en protéger.
Et si, demain, on ne se sentait plus en sécurité en étant col blanc, parce que nos compétences auraient une date de péremption plus courte que notre prêt immobilier ?
Imaginez, demain…la cotisation reconversion IA sur la fiche de paie
Chaque abonnement IA de l'entreprise finance un fonds de reconversion des salariés dont les tâches sont automatisées. Une assurance chômage des compétences, sur le modèle de la Sécurité sociale.
5. Sécurité déléguée
Qui décide ?
Nous déléguons de plus en plus à des machines : nous conduire, nous écouter, et désormais décider pour nous. Derrière elles se cache parfois un humain qu’on ne voit pas. Aux États-Unis, un opérateur à distance a autorisé un robotaxi Waymo à doubler un bus scolaire pendant que des élèves montaient. Et en Californie, des soignants ont saisi les autorités parce que Kaiser Permanente aurait utilisé un algorithme pour trier les patients en santé mentale, décidant qui serait vu, et quand.
La peur se dédouble : celle que la machine se trompe, et celle que personne ne réponde quand elle se trompe. Plus profondément, celle de ne plus savoir qui a décidé.
Premier rempart, le législateur trace des limites, mais pas au même endroit pour le corps, l’esprit et la décision. Plusieurs États américains interdisent la thérapie par chatbot, et le Maine défend même aux soignants de laisser une IA arrêter seule un plan de traitement. Le Rhode Island interdit aux IA de simuler un attachement émotionnel. Pourtant, l’IA est disponible jour et nuit, ne juge pas, et certaines études lui trouvent de vrais bénéfices, là où les psychologues manquent. On laisse la machine conduire nos corps, on hésite à lui confier nos esprits, et on ne sait pas encore jusqu’où la laisser décider.
Et si, demain, on ne se sentait plus en sécurité face à une machine qui décide pour nous, sans possibilité de faire appel ?
Imaginez, demain… le droit au dernier mot humain
Une loi affichée dans chaque service qui décide à notre place. « Toute décision vous concernant peut être revue par une personne, sur simple demande. »
// Ouverture
Être lu, être trompé, devoir partir, perdre son statut, être mis de côté par la machine : nos peurs changent plus vite que nos protections. Elles nous poussent d'abord au repli ou au refuge d’exception. Aucune de ces sécurités n'a encore de refuge commun. C'est peut-être le grand chantier des prochaines années : inventer, après la Sécurité sociale, les protections que personne ne porte encore.
Pour finir…
Nous rouvrons une session en mars prochain à Paris de la formation prospective et design fiction. Celle de la semaine dernière était trop bien !
Si vous avez aimé cette édition, vous pouvez laisser un 💛 pour m’encourager et la partager autour de vous pour la faire connaître.
Si vous souhaitez en savoir plus sur mon métier, c’est par ici




Nos peurs changent et s’immiscent dans notre intimité. C’est vraiment très intéressant comme projection du futur. Cela crée un écart tellement grand avec les anciennes générations d’aujourd’hui. Comment rassurer et comment se rassurer, créer du lien sera d’autant plus d’actualité dans les prochaines années et au sein du travail.
Le sentiment qu’avec le scénario du pire concernant les nouveaux risques qui émergent, nous pouvons envisager une sécurité mature, qui soutient la confiance plutôt que nourrir les peurs. Merci.