Futur(s) | La disparition du "moyen"
De la société de la toupie à la société du sablier
Futur(s) est une newsletter hebdomadaire qui raconte les émergences du présent en fictions du futur. J’y partage ma veille et mes réflexions sur l’évolution de nos modes de vie. Nous sommes désormais 9 724 à imaginer les futurs ici.
Je continue mon exploration de la prospective par la forme. Après l’édition sur les 7 questions pour changer de perspective et celle sur les 4 archétypes du travail, voici une autre tentative pour donner une forme visuelle à la complexité de ce nouveau monde qui se dessine sous nos yeux.
Bonne lecture,
Noémie Aubron
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Contactez-moi si vous êtes intéressés (noemie@circa2040.com)De la toupie au sablier
La société en toupie (H. Mendras)
Pendant des décennies, nous avons perçu la société comme une toupie, un modèle théorisé par le sociologue Henri Mendras. Dans ce schéma, la vaste majorité de la population se regroupe au centre pour former une classe moyenne aux modes de vie homogènes. Les extrêmes (très riches et très pauvres) sont minoritaires, et la stabilité sociale semble possible.
La société en sablier (A. Lipietz)
Aujourd’hui, sous l’effet de la fragmentation économique et culturelle, ce modèle semble s’effacer au profit du sablier, un concept mis en avant par l’économiste Alain Lipietz.
Ce changement se caractérise par trois dynamiques majeures :
La polarisation : La société se divise en deux pôles opposés. D’un côté, une élite connectée et aisée ; de l’autre, une base précaire de plus en plus nombreuse. Contrairement à un sablier parfait, le bas est ici bien plus lourd et fourni que le haut.
Une grille de lecture complexifiée : Il n’y a plus une seule tendance univoque. Chaque tendance appelle son propre contraire, dans une constellation de réactions contradictoires. Un même individu peut d’ailleurs osciller entre les deux pôles : par exemple, rechercher le luxe pour un achat plaisir (haut du sablier) tout en traquant les prix cassés pour ses courses quotidiennes (bas du sablier).
Le rétrécissement du moyen : C’est le changement de fond le plus inquiétant. Le moyen, qui servait autrefois de “tampon” et de ciment social, s’érode. Ce vide central rend la création d’un projet collectif beaucoup plus difficile, ainsi que le passage du bas vers le haut.
Pourquoi est-ce crucial ?
Ce passage au sablier nous oblige à repenser nos modèles. Que l’on parle de politique (difficulté à rassembler), de marketing (fin du produit standard pour tous) ou de social (risque de rupture / difficulté d’ascension sociale), la disparition du moyen nous interpelle sur notre capacité à “faire société” ensemble.
Nos émotions dans la société du sablier
Quelque chose d’étrange est en train de se passer dans la place que l’on donne à nos émotions. Voici une illustration parmi tant d’autres de ce que la société du sablier produit sur notre environnement.
L’invisibilisation des émotions
D'un côté, on délègue de plus en plus notre équilibre émotionnel à l'IA. Amy Webb a nommé ce phénomène l’outsourcing émotionnel: plutôt que de se tourner vers ses proches pour traverser ce qui nous déstabilise, on cherche soutien et validation auprès d'un assistant IA. Cette médiation lisse, voire invisibilise, ce qu'on laisse transparaître entre humains.
Pensez au filtre anti-émotions utilisé par Softbank pour que ses chargés de clientèle ne soit pas exposés à des clients agressifs, ou plus simplement à cet email écrit sous le coup de la colère et que vous avez demandé à ChatGPT de nuancer….
L’intensification des émotions
Mais dans le même temps, nos attentes envers les interactions humaines effectives explosent. Ce n’est plus “plus de connexion” qu’on cherche, c’est du brut, du rare, du surprenant. L’adrénaline du frisson à tout prix. L’essor du divertissement événementiel (concerts, expériences immersives, événements sportifs) en est un signe : on veut des temps forts.
À mesure que les échanges ordinaires migrent vers l’IA, un banal humain ne suffira plus. C'est la friction, l'imperfection qui fera la valeur de l’humain, et on peut déjà imaginer des marques premium s'en saisir : sortir des scripts, rater avec grâce, industrialiser l'expérience de l'humain imparfait.
C’est par exemple ce que l’on peut voir dans ce concept japonais : le “Restaurant of mistaken orders” où les serveurs sont tous atteints d’un handicap cognitif, certains porteurs de Alzheimer. On sait ce qu’on a commandé, mais on est jamais sûrs que c’est bien cette commande qui nous sera servie… et c’est bien ce qui est recherché !
Quid des émotions “moyennes” ?
Dans ce monde en sablier cohabitent donc des émotions invisibilisées et des émotions d’une intensité extrême. L’espace entre les deux rétrécit.
Dans un monde où la régulation émotionnelle ordinaire migre vers l’IA, où la friction entre humains est de moins en moins tolérée, une question pratique se pose : comment continue-t-on à garder le lien ? Comment garder le pouls les uns des autres ? Comment s’assurer que chacun va bien ?
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La société qui se fracture en K ou en sablier bouleverse tellement de choses comme vous le détaillez si bien.
Cette disparition du "moyen" fait perdre aussi tout crédit à nos moyennes/données générales/indicateurs macro agrégés (PIB, taux de croissance, PMI...).
Dans une société en sablier, les moyennes (autrefois instructives dans une société en toupie) mentent et masquent des divergences extrêmes.
Dès lors, en plus d'une structure extrêmement vulnérable, le pilotage de la société se complique...
Oui tellement instructif pour comprendre les enjeux de l’époque et les phénomènes observés . Merci